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    BULLETIN DE L'AEFEK n° 26                                

     ISSN 1951-6584

    Octobre  2025

     

    SOMMAIRE

     

    • Le « Cambodge ancien », avec ou sans Moyen Âge
    • Premier essai d'un narratif visuel sur Angkor et son histoire
    • Les notions d'espace et de territoire et leurs usages dans les études khmères. Quelques éléments de définition
    • (Re)découvrir « Nokor khmer », éphémère mais ambitieuse revue de diffusion des connaissances du monde khmer. Partie II

    Le « Cambodge ancien », avec ou sans Moyen Âge 

    Préambule

     

    Quelques ajouts mineurs exceptés, le présent article est le texte original envoyé à la rédaction de L’Histoire qui en a publié une version réduite de moitié en avril 2025 (Collection n°107, pp. 23-34), intitulée « Derrière Angkor, mille ans d’histoire khmère » (les titres et sous-titres publiés y sont, tant bien que mal, l’objet de compromis). Les encarts et les illustrations qui l’accompagnent sont le fait de la rédaction de L’Histoire, comme la page « Débat » qui lui fait suite et qui synthétise un entretien avec Roland Fletcher paru dans un dossier intitulé « La chute d’Angkor » paru dans L’Histoire n°470 (avril 2020).

     

    À certains égards, l’article ci-dessous peut d’ailleurs être lu comme une réponse, dans le même format, à ce précédent dossier qui avait imprudemment ouvert ses pages à ce que nous avons proposé ailleurs de désigner et de dénoncer comme une « angkorologie » – un collectif de travaux qui a trouvé en l’espace fragile des études angkoriennes une cible facile pour promouvoir une conception et une pratique de l’enquête archéologique et historique qui, pour le moins, n’en respectent guère les exigences.

     

    Le format en question, qui s’adresse naturellement à un public bien plus large que la seule sphère académique, amène à procéder à des choix et à des simplifications ou à se voir les imposer. Demeure toujours la possibilité de l’infléchir « de l’intérieur » et d’y introduire ponctuellement des éléments ou même des axes de réflexion développés dans le temps long de la recherche. Le présent texte peut être lu en ce sens comme la poursuite d’un exercice entamé précédemment dans les pages de Histoire et Civilisations (n°1 et 83) et Mythologie(s) (n°54).

     

    On ajoutera ici un dernier « avertissement de lecture ». Le renvoi régulier fait aux sources chinoises relève en partie de l’un de ces compromis faits pour répondre en peu de mots aux interrogations soumises par l’éditeur. En partie seulement. À l’heure où vient d’être publié, sous la forme d’un ouvrage posthume, ce qui fut originellement le support d’un cours dispensé par Michael Vickery, et qui n’est pas sans illustrer la méprise persistante dont font l’objet de telles sources, il n’est pas inutile de réaffirmer leur précieux concours. Il ne s’agit pas alors de renoncer à une lecture critique de celles-ci mais au contraire de la relancer [1].

     

    -----------------------------

    (1) Vickery, Michael, A History and Historiography of Angkor (Introduction : Jean-Michel Filippi), Paris, Hémisphères/Maisonneuve et Larose, 2024, 384 p. Sur la « leçon de méthode » de Michael Vickery concernant la lecture des sources chinoises, nous nous permettons de renvoyer à un article déjà ancien : Bourdonneau, Éric, « Culturalisme et historiographie du Cambodge ancien : à propos de la hiérarchisation des sources de l’histoire khmère », Moussons, 7, 2003, pp.39-70. Nous reviendrons sur l’inquiétant essor de l’angkorologie (et ce qui l’a rendu possible) dans un long compte-rendu de l’ouvrage qui en est le produit : The Angkorian World édité par Mitch Hendrickson, Miriam T. Stark et Damian Evans (Abingdon-on-Thames: Routledge, 2023, 686 p.).

     

     

    Elles ne sont pas si nombreuses les régions du monde où l’histoire est écrite sans recourir à la notion de Moyen Âge. Le Cambodge, comme plus généralement l’Asie du Sud-Est, fait partie de ces exceptions. Il y a quelques bonnes raisons de se réjouir que les historiens n’aient pas là projeté la tri- ou quadripartition d’une périodisation conçue avant tout pour « l’extrême-occident » et le bassin méditerranéen. L’une d’entre elles pourrait être que, affranchie d’emblée des cloisonnements que celle-ci ne manque pas d’introduire, la réflexion s’en trouve d’autant plus libre pour parcourir le fil de l’histoire et ajuster la définition de ses périodes aux rythmes propres des sociétés. 

     

    Mais, en réalité, l’absence d’un « Moyen Âge » a plutôt contribué à faire du Cambodge ancien une longue « Antiquité » de près d’un millénaire et demi : le « Cambodge angkorien » comme un âge classique empesé, synonyme de complétude et de stabilité, avec ses siècles de formation (le « Cambodge pré-angkorien ») et un déclin inévitable qui s’étirerait ici jusqu’au XVe siècle. Au-delà, ce serait l’entrée brutale dans l’époque moderne dominée par les puissances proches ou lointaines qui achèvent de le transformer en un monde perdu dont il ne reste plus, pour le Cambodge d’aujourd’hui, qu’à se rêver l’héritier et le conservateur-restaurateur.

     

    La nature des sources textuelles qui sont parvenues est en partie responsable d’une telle construction historiographique. Ce sont un peu plus de mille cinq cents inscriptions du Cambodge ancien, en grande majorité lapidaires, qui sont à ce jour inventoriées. Elles s’échelonnent le long du millénaire qui relie le Ve au XVe siècle. Soit une moyenne d’une à deux inscriptions par année. L’estimation est certes grossière, la chronologie de ces inscriptions n’ayant pas la régularité d’une telle moyenne (le gros du corpus se concentre au VIIe et aux Xe-XIIe siècles). Et on continue d’en découvrir chaque année. Mais on ne saurait trop surestimer le volume de ce qui a disparu ou nous reste inconnu, nos inscriptions lapidaires n’étant pas les moins repérables des artefacts [2].

     

    C’est donc peu, et même très peu, si l’on considère que ce sont les seuls documents écrits qui ont été conservés. Il existait naturellement un éventail plus large de support de l’écrit. L’emploi de manuscrits sur ôles, ou feuilles de latanier, était complété par celui de peaux animales et du papier de mûrier et, de manière plus exceptionnelle, par l’usage de feuilles d’or ou d’argent. De tout cela, rien ne nous est parvenu, parce que trop fragile et périssable en milieu tropical (ou trop précieux pour ne pas avoir été refondu), et parce qu’il n’a pas été toujours possible et souhaité d’en assurer de manière pérenne la préservation et la transmission par une pratique continue de la copie.

     

    Le Cambodge ancien ne se livre pas aisément mais ses historiens ne sont pas aussi mal lotis pour au moins deux raisons. L’une est que ce n’est là que ce qui a été conservé localement. Or la quantité de nos sources écrites s’accroit sensiblement dès lors qu’on y ajoute les corpus philologiques des deux grands voisins asiatiques que sont l’Inde et la Chine. La seconde s’est très tôt intéressée aux « Mers du Sud » (ch. nanhai) de l’Asie du Sud-Est. Les « histoires » dynastiques (ch. shu), encyclopédies et récits d’envoyés chinois n’impressionnent peut-être pas par leur volume (l’équivalent de quelques douzaines de feuillets) mais ils éclairent des pans de l’histoire du Cambodge (en particulier à ses débuts), qui resteraient autrement dans l’obscurité. Et ce sont des textes très largement pénétrés d’un l’idéal confucianiste d’exactitude historique qui confère un degré étonnant de fiabilité factuelle à leurs descriptions.

     

    Le corpus scripturaire (essentiellement sanskrit) du sous-continent indien est à l’inverse du précédent : le nombre des manuscrits est là virtuellement illimité, il ne montre aucune ambition descriptive et il ignore largement l’Asie du Sud-Est, sauf (notables) exceptions. Mais l’ancien Cambodge, lui, ne l’ignorait pas, le citait, le recopiait, se l’appropriait : œuvres littéraires et récits épiques (Mahâbhârata et Râmâyana), fresques mythologiques et « histoires universelles » (Purâna), ouvrages de doctrine et manuels de rituel, grammaires sanskrites ou encore traités du droit, de l’agir politique, d’architecture, d’astrologie, etc.

     

    Une seconde raison est que la rareté de la pratique épigraphique, pensée comme telle – nous sommes loin de l’epigraphic habit de l’empire romain –, est aussi la source d’une diversité et d’une richesse d’information bien plus grandes que ne le laissent penser les dimensions du corpus.

     

    Dans leur immense majorité, les inscriptions, rédigées en sanskrit et/ou en vieux khmer, sont érigées dans les espaces des temples et donnent à lire les œuvres pieuses de leurs commanditaires. En cela, le corpus présente une réelle unité. Il demeure que graver une inscription est resté un privilège exceptionnel, que l’on sollicite ou que l’on accorde – et que l’on s’accorde éventuellement soi-même si l’on se réclame des deux figures d’autorité légitimes à le faire : le roi et le saint religieux. Dès lors, chacune d’entre elles, ou presque, invente son propre formulaire et se donne comme la réalisation unique de ce droit accordé, ou pris, de figer les choses dans la pierre.

     

    Il est bien sûr des circonstances et des évènements qui se prêtent davantage que d’autres à cette réalisation. Ce sont avant tout ceux et celles qui correspondent eux-mêmes à l’octroi de privilèges. Dans le cadre souvent d’un circuit assez complexe de dons et contre-dons, c’est ainsi le cas des décisions royales accordant immunités et exemptions aux sanctuaires dont les domaines sont ainsi soustraits à l’action des agents royaux. Mais ce sont aussi, de manière plus générale, toutes ces situations, sources potentielles de tensions, où les transferts des droits impliquent également un changement de statut des hommes et des biens qui en sont l’objet, et qui nous placent à l’intersection des réseaux de pouvoir des grands sanctuaires de lieux saints, de la maison royale et des (plus ou moins) grands dignitaires.

     

    La réalisation d’une inscription devient elle-même un « évènement » qui se surajoute à l’évènement qu’elle entend commémorer ou, disons plutôt, « monumentaliser ». Or les auteurs des inscriptions n’étaient pas libres de rendre compte de leurs actes méritoires comme ils l’entendaient. Une marge de manœuvre existait mais elle était contrainte : selon l’événement à monumentaliser et selon le statut du bénéficiaire et les probables stratégies mises en œuvre à cette occasion pour redéfinir ce statut sous un jour plus favorable. Là se joue la diversité des inscriptions [3].

      

    1. Les grands rois-brahmanes du Funan 

     

    Pour le premier demi-millénaire de l’histoire du Cambodge ancien, les inscriptions (en sanskrit), toutes royales, se comptent sur les doigts d’une main. Elles ont été retrouvées dans la région du delta du Mékong, des deux côtés de la frontière actuelle entre le Cambodge et le Vietnam. Il est heureux, nous l’avons dit, que les sources chinoises permettent de proposer quelques mises en perspectives (depuis les premiers travaux érudits d’édition du sinologue Paul Pelliot). Elles désignent le royaume ou pays (ch. guo) que ces inscriptions nous laissent à peine entrevoir, par le nom de Funan. Il existe un (relatif) consensus pour reconnaître derrière ce terme le mot khmer « montagne » (kh. bnam/phnom). L’appellation fait assez sens si l’on a à l’esprit les éminences rocheuses qui dominent ponctuellement la plaine du delta. Elles ne sont guère imposantes en elles-mêmes (quelques centaines de mètres tout au plus) mais, outre qu’elles sont bien désignées ainsi jusqu’à aujourd’hui, il faut en apprécier toute la valeur paysagère en pleine saison des eaux, lorsqu’elles sont entièrement cernées par la nappe d’inondation qui a ici des allures de mer intérieure : le thème de la montagne-îlot s’élevant au milieu des eaux, véritablement structurant au sein des représentations du monde khmer, est là appelé à une longue histoire.

     

    Les auteurs chinois comme les sources archéologiques (à l’abondance sans limite, par définition, mais à peine effleurées) s’accordent pour restituer un progressif essor de ce Funan à partir des tout premiers siècles de notre ère. Il paraît suffisamment avancé au tournant du IIIe siècle pour que Fan[shi]man, le « Grand Roi du Funan », entreprenne de soumettre une dizaine de guo le long des côtes du golfe du Siam et, de manière privilégiée, sur la péninsule malaise depuis le bassin inférieur de la Chao Praya, au nord, jusqu’à la rivière de Terengganu, au sud. Il est douteux qu’il s’agisse d’authentiques conquêtes territoriales mais ce furent sans doute davantage que des expéditions guerrières sans lendemain. Il est significatif en particulier que les « chefferies », « principautés » ou « royaumes » de la péninsule malaise n’envoient pas leur propre ambassade en Chine avant le Ve siècle. Se met sans doute en place une relation de type tributaire entre le Funan et ce que les auteurs chinois désignent alors comme des « territoires vassaux » ayant « leurs propres chefs ».

     

    Ce que convoitent alors les souverains funanais, ce sont l’or et l’étain de la péninsule et un accès non contraint au golfe du Bengale. Voilà ce que rapporte le Liangshu (« Histoire [de la dynastie] des Liang », compilé au VIIe siècle), au sujet du Dunxun, l’un des guo soumis par le Funan :

     

    « Il y a cinq rois. Tous sont vassaux du Funan. Le territoire oriental du Dunxun le met en relation avec le Jiaozhi [nord du Vietnam] ; son territoire occidental touche à l'Inde, à la Parthie et aux royaumes de l'extrême lointain. Les marchands y viennent en grand nombre faire un commerce d'échange. (…) Ce marché est le lieu de réunion de l'est et de l'ouest. Chaque jour, il y a là plus de dix mille hommes. Objets rares, marchandises précieuses, il n'est rien qui ne s'y trouve.» (trad. Pelliot 1903)

     

    Il y avait là de quoi susciter la convoitise des souverains funanais et la curiosité des dynasties chinoises pour le Nanhai. 

     

    L’ancienneté de ces connexions maritimes s’enfonce assez loin dans la proto-histoire de la région. Et les archéologues s’épuisent un peu à vouloir vieillir toujours plus l’existence d’un « commerce transasiatique » qui soutiendrait le développement économique des « favoured coasts » de l’Asie du Sud-Est. Car l’anachronisme n’est pas loin : il faudra du temps avant que les « appels à la consommation » des villes indiennes ou chinoises pour les produits de la forêt et de l’horticulture tropicale (dont ceux de l’arrière-pays khmer) donnent naissance à de véritables réseaux marchands et impriment une tout autre ampleur au commerce – somme toute encore bien limité – de ces « objets rares et précieux » et dont le cadre privilégié demeurait celui des ambassades. 

     

    La position dominante que vient à occuper régionalement le Funan, est emblématique à cet égard. S’il est parvenu à capter à son profit une partie de ce commerce, son ascension se ramène difficilement à celle d’un « État » ou « proto-État » côtier dont le commerce maritime hauturier aurait été le principal moteur. De manière beaucoup plus spécifique, et moins attendu, il est avant tout ce royaume surgi aux abords et au milieu des eaux douces et saumâtres de l’un des plus grands deltas au monde. Il fut ainsi moins un « royaume côtier » le long de routes maritimes que le « royaume d’un delta » dont il aura su expérimenter les potentialités propres en ce début de premier millénaire.

     

    C’est d’abord celle de sa centralité relative dans la géographie politique de l’époque : depuis l’avancée de ses terres conquises sur la mer, le Funan pouvait aisément se projeter non seulement vers le bassin de la Chao Praya et la péninsule malaise, mais aussi vers le Linyi, son rival des côtes centrales du Vietnam, ou encore vers l’intérieur des terres où il impose sa domination au Zhenla (que nous allons très vite recroiser), mais aussi vers les îles aux larges de Bornéo avec lesquelles il commerçait également. L’ensemble de ces guo se distribuent sur la périphérie d’un cercle de 600 à 800 km de rayon ayant pour centre le delta du Mékong.

     

    Une autre potentialité est celle offerte par la plaine deltaïque en elle-même qui, au tournant du première siècle de notre ère, devait être restée quasiment vierge de toute occupation. Le Funan fut aussi ce royaume de « front pionnier », réalisant d’immenses travaux de terrassement pour mettre celle-ci en valeur : des centaines de kilomètres de canaux et de digues surélevées le sillonnaient en tous sens pour y faciliter le transport, l’implantation de l’habitat et le drainage. Ils permirent le développement d’une culture extensive du riz flottant, les canaux drainant les dépressions les plus humides après le retrait de la nappe d’inondation.

     

    C’est dans la partie occidentale du delta que fut probablement implanté un système saisonnier de double capitale (et de double « montagne/phnom sacrée »). Il s’agit, au nord, de Angkor Borei – le toponyme fait écho à son ancien statut de capitale – et, au sud, du site de Óc Eo, côté vietnamien de la frontière actuelle, relié au précédent par un canal long de 80 km. Formant une sorte de presqu’île en limite de plaine d’inondation, Angkor Borei est de plan amorphe, en partie fortifié par un massif mur en brique. Óc Eo en est le pendant opposé : en zone d’inondation, il est subdivisé par un carroyage interne de canaux et délimité par une enceinte de plan rectangulaire, large d’environ 1,5 km et composée d’une série de douves concentriques.

     

    Un tel tracé signale le recours aux modèles des traités d’urbanisme du sous-continent indien. À l’instar des premiers linga naturalistes et de sceaux gravés retrouvés sur les sites, il documente une première étape de l’indianisation du Funan vers les IIe-IIIe siècles. Il inaugure, par la même occasion, un idéal de la « voie droite » qui sous-tend la longue histoire des capitales du Cambodge ancien.

     

    Beaucoup a été fait pourtant pour décorréler la géométrie de Óc Eo d’une telle histoire et de ses modèles indiens (et le ramener, là encore, au statut de simple port-entrepôt d’un royaume marchand). Affleure ainsi la fébrilité d’une historiographie très soucieuse de valoriser la dynamique propre d’un royaume dont la colonisation a pu, un temps, être définie comme une nouvelle « mission civilisatrice » venant succéder à l’antique indianisation. Ce faisant, elle manque à raisonner autrement que selon les termes mêmes imposés par l’historiographie coloniale, superposant sur le ton de l’évidence puissance/impuissance et modèle/imitation.

     

    Pour en prendre brièvement la mesure, rien de tel que le vigoureux pas de côté d’un comparatisme asiatique, et de relancer incidemment une tradition discrète, mais fertile, de regards décalés sur Angkor « vu du Japon » [4]. Là aussi, dans le courant du premier millénaire, une région des confins asiatiques emprunte ses modèles d’urbanisme aux centres de pouvoir d’une grande masse continentale dont elle est séparée par les eaux. Et, là aussi, les historiens discutent du sens de cette large pratique de l’« imitation » et de la citation. De manière très différente cependant, ce n’est pas alors pour en nier le mécanisme, mais pour saisir comment, désaccouplée des relations de domination, elle est précisément une puissante ressource d’action et d’invention (et non a-culturation) [5].

     

    Il n’en va guère différemment du Cambodge. Mais, voilà, les sources sont ici plus rares, son histoire est bien moins connue et surtout, pourrait-on ajouter, il lui est bien difficile aujourd’hui de regarder son passé avec la même assurance d’un grand vainqueur de notre modernité contemporaine.

     

    Une seconde étape de l’indianisation, également appelée à une longue postérité, peut être datée de la seconde moitié IVe siècle ou du début du Ve siècle. C’est à nouveau le Liangshu qui s’en fait l’écho de manière éloquente :

     

    « Jiaochenru était originairement un brahmane de l’Inde. Il y eut une voix surnaturelle qui lui dit : ‘Il faut aller régner au Funan’. Jiaochenru se réjouit dans son cœur. Au sud, il arriva au Panpan. Les gens du Funan l’apprirent ; tout le royaume se leva avec joie, alla au-devant de lui et l’élut roi. Il changea encore toutes les règles selon les méthodes de l’Inde. »

     

    Les trois caractères Jiao-chen-ru (ou Qiao-chen-ru) rendent la prononciation chinoise du nom sanskrit Kaundinya. Ce que rapportent ici les auteurs chinois, c’est l’élaboration d’un récit de (re-) fondation qui perdurera dans la légende d’origine de la lignée des rois khmers pendant tout le millénaire qui suit. 

     

    Dès le second quart du Ve siècle, les sources chinoises puis les quelques inscriptions conservées – les unes et les autres se recoupant parfaitement sur ce point – livrent les premiers noms sanskrits de souverains avec une terminaison en °varman (sk. « qui a pour cuirasse/protection [une vertu ou une divinité] ») qui, sauf exception, sera désormais aussi la règle pour tous les souverains khmers qui leur succéderont. Et, très vite, apparaît pour le première fois le nom royal de Jayavarman (sk. « qui a pour cuirasse la victoire ») qui sera, de loin, le plus usité jusqu’au XIIIe siècle. Ce premier du nom régna dans le dernier tiers du Ve siècle et jusqu’en 514 et, comme il se devait désormais, revendiquait comme son ancêtre le brahmane indien Kaundinya.

    Zoom

    Carte 1 - Localisation des principaux noms de lieu mentionnés dans l'article (carte É. Bourdonneau. Fond de carte : Esri World Physical Map).

    Les nobles guerriers du « Fleuve »

     

    Dans la seconde moitié du VIe siècle, s’amorcent un retournement dans la géographie des pouvoirs et, avec lui, un affaiblissement des souverains funanais. À une époque où le nombre des inscriptions demeure très limité, nous pouvons suivre encore les récits certes simplifiés, mais toujours aussi difficiles à prendre en défaut, des dynasties chinoises.

     

    Le Suishu (« Histoire des Sui ») nous apprend que le « Zhenla (...) était originairement un royaume vassal du Funan » mais que le roi de nom personnel Zhiduoisina, et de nom de famille Shali, dont les « aïeux avaient progressivement accru la puissance du pays (…) s’empara du Funan et le soumit » (trad. Pelliot) [6]. Plus tardive, la « Nouvelle Histoire des Tang » précise pour sa part qu’un autre souverain du Zhenla, nommé Yishenaxian et portant le même nom de famille Shali, soumit également le Funan entre 626 et 649. Il s’agit respectivement du souverain Citrasena-Mahendravarman et de son fils et successeur le roi Îsanavarman (r. 616-639 ?), bien connus du corpus épigraphique. Le terme shali désigne non leur nom de famille mais leur statut de ksatriya, c’est-à-dire de « nobles guerriers ».

     

    Quant au mot Zhenla, il restera désormais celui par lequel les auteurs chinois désigneront le Cambodge et le pays khmer. Une hypothèse séduisante récemment proposée est de reconnaître derrière celui-ci le mot khmer tonle qui désigne le « fleuve » [7]. Et, de fait, à suivre cette fois-ci les inscriptions, c’est bien en amont du delta, en s’adossant à l’axe Nord-Sud du Mékong de part et d’autre de la frontière actuelle entre le Laos et le Cambodge, que se déploient les nouveaux rois-guerriers du « pays khmer ». Du plat pays où les montagnes surgissent des eaux, le pouvoir s’est ainsi déplacé vers le Nord, où ce sont les eaux qui naissent des montagnes. Les dernières ambassades du Funan en Chine sont envoyées au début de la dynastie des Tang (618-907) puis les annales dynastiques n’en font plus mention.

     

    Qu’il s’agisse bien là du « pays khmer », on n’aurait, semble-t-il, pas trop de raisons d’en douter. Les témoignages d’un usage du vieux khmer (qui demeure assez rudimentaire) se multiplient en même temps que le nombre des inscriptions gravées s’accroit enfin. Et, si besoin il était, l’ « Ancienne Histoire des Tang » (compilée au Xe siècle) en fournirait une confirmation, puisqu’elle prend soin de préciser que les populations du Nanhai se réfèrent au Zhenla comme le pays Jimie, qui rend précisément en chinois le terme khmer.

     

    L’historiographie a beaucoup plus douté d’une telle concordance s’agissant du Funan, s’inquiétant que l’équivalence avec le khmer vnam/phnom ne soit pas suffisamment assurée pour en garantir la démonstration. Ne s’agissait-il pas plutôt d’une population môn – cette autre branche des langues austroasiatiques, bien attestée dans tout l’ouest de l’Asie du Sud-Est continentale (les bassins inférieurs de la Chao Praya et de l’Irrawady) ? Ou ne faut-il pas privilégier l’hypothèse malaise – rattachant ainsi le Funan au monde austronésien de l’Asie du Sud-Est maritime et plus largement des îles et archipels de l’indo-pacifique ? Ou, bien encore, ne faut-il pas imaginer tout simplement un royaume cosmopolite (et assimiler à nouveau le Funan à un « état marchand ») ?

     

    Ces interrogations naissent de la présence de quelques éléments de lexique inclus dans les inscriptions du VIIe siècle, qui ne s’interprètent pas en effet comme du vieux khmer et qui seraient dès lors à comprendre comme les survivances d’un parler funanais plus ancien. Cela pèse assez peu face à l’ensemble des données épigraphiques (dont celles des généalogies rétrospectives) ou archéologiques (attestant d’une continuité de l’occupation) qui suggèrent de manière plus convaincante que des populations de parler khmer ne se sont pas soudainement invitées dans le Sud du Cambodge à la faveur de la conquête du Funan.

     

    Mais surtout, on le sait mieux aujourd’hui, ce ne sont pas selon les termes de telles alternatives que l’on doit raisonner mais selon ceux d’un processus très progressif, aussi bien social que politique, d’ethnogenèse. En d’autres termes, au risque de sérieux anachronismes, les catégories ethnolinguistiques définies au XXe siècle ne peuvent être plaquées sans précaution sur des trajectoires historiques aussi hautes. Ce n’est pas seulement que le vieux khmer ne peut guère s’analyser alors comme un objet homogène aux contours nettement définis et stabilisés. Importe surtout que la pratique de ce vieux khmer, aussi largement partagée qu’elle ait pu être, ne définissait certainement pas à un « pays khmer » dès le Funan.

     

    Mais la remarque vaut encore pour le Zhenla au VIIe siècle et sans doute bien au-delà. Il n’est pas indifférent que l’expression sanskrite kambuja-desa, littéralement le « pays » (desa) « né de Kambu » (kambuja), soit dans nos sources beaucoup plus ancienne que celle de sruk khmer (vx kh. « pays khmer »). Elle livre bien sûr l’étymologie du nom moderne Cambodge/Kambujâ. Attestée à partir du début du IXe siècle, elle célèbre le nommé Kambu, ascète légendaire qui s’unit à une nymphe céleste (Merâ), comme un nouvel ancêtre fondateur de la lignée royale. S’il est un « pays » qui prend forme alors, c’est d’abord celui d’une lignée royale.

     

    Reprenons une dernière fois à ses débuts le fil de ces récits de fondation, car il aidera à mieux saisir la dynamique de ce premier millénaire dans la longue durée. 

     

    Il y a, en somme, d’abord des rois (funanais) très soucieux d’avoir pour ancêtre un brahmane, et un brahmane indien, c’est-à-dire de revendiquer pour eux-mêmes un accès et une initiation au divin qui relève de cette forme d’orthodoxie qu’offrent védisme et brahmanisme. La faveur accordée aux brahmanes et aux fondations vishnuïtes – davantage en affinité avec cet idéal de « voie droite » que le shivaïsme – en est l’expression, comme l’est aussi à sa manière le patronage accordé à la « loi bouddhique ». C’est là en somme ce qui pourrait fournir la matière d’une définition d’une « antiquité » de l’histoire khmère. Une antiquité fondatrice, mais fragile, à commencer par ces fondations religieuses qui bénéficiaient d’un très faible ancrage territorial.

     

    Le royaume du Funan, peut-on suggérer plus généralement, était à l’image de son vaste réseau hydraulique ou de la nappe de l’inondation saisonnière qui recouvre aisément les vastes étendues planes du delta. Mobilisant un nombre d’hommes probablement inédit pour l’époque (pour bâtir un tel réseau, pour lancer ses expéditions guerrières), il s’était élancé depuis les abords du delta sans rencontrer de solides obstacles. Mais vient le moment où la nappe se retire et où la réalité de l’appareil du pouvoir se révèle aussi superficielle que celle-ci.

     

    De la même façon que pour ses premiers siècles de formation, il faut ramener ainsi à sa juste mesure le rôle des routes du commerce transasiatique dans la fin du Funan. Il a longtemps été soutenu qu’à partir du Ve siècle, les navires auraient traversé directement la mer de Chine méridionale vers la zone des détroits, sans plus longer les côtes funanaiseset celles du golfe de Thaïlande vers l’isthme de Kra (vieux passage trans-péninsulaire). Parmi les objections, nombreuses, il y a notamment que c’est pourtant à cette même époque que les guo de l’isthme commencent à prendre leur essor. C’est bien aussi le cas des petits royaumes de l’Ouest indonésien, mais c’est surtout vrai de l’ensemble de la géographie des centres de pouvoir, qui se déploie à cette époque à une plus large échelle. Dans une Asie du Sud-Est toujours plus ouverte à l’indianisation, un nouveau polycentrisme se met en place, appelé à une plus longue pérennité. Le déplacement vers le Nord du centre de gravité de la « nébuleuse khmère » participe de cette redistribution des royaumes où les plus puissants d’entre eux expérimentent la juste mesure des écarts les plus propices à leur expansion.

    La conquête recommencée des Orients

     

    Pour le Cambodge ancien s’ouvre ainsi le temps d’une forte mobilité de ses capitales qui va se prolonger jusqu’au Xe siècle. Dans le Sud du Laos actuel, le site de Vat Luong Kau, a pu d’abord accueillir l’une de celles-ci. Implantée le long du Mékong, son enceinte est dominée par la montagne de Vat Phu qui deviendra le plus grand lieu saint shivaïte du royaume (Lingapura). Mais la capitale des nouveaux souverains khmers s’implante très vite à Sambor Prei Kuk, au cœur de la « cuvette cambodgienne », à l’est du Tonle Sap – ce lac aux dimensions de mer intérieure qui était peut-être ce que désignait avant tout le terme chinois zhenla. La capitale est appelée Îsanapura, tout au moins sous le règne du roi éponyme Îsanavarman, le vainqueur du Funan.

     

    Elle se signale dans le paysage par une enceinte de 2 km de côté et, selon le Suishu, ne comptait rien de moins que vingt mille familles « sous ses murs ». Le même texte rapporte que l’ensemble du royaume comptait trente « villes », peuplées chacune de plusieurs milliers de foyers, et toutes régies par un « gouverneur militaire ». Il est douteux que l’estimation démographique proposée ne vaille que pour la cité royale et, plus encore, que la notion de « ville » sanctionnée par la traduction soit bien là d’à-propos. Ce que le texte chinois et sa traduction rendent ici imparfaitement est l’usage du sanskrit pura, littéralement « la cité, la forteresse, le gynécée » [8]. Dans le Cambodge ancien, il désigne tout à la fois un territoire et le lieu d’où s’exerce le pouvoir sur celui-ci, étant entendu que ce chef-lieu, qui peut être un temple, une résidence aussi bien qu’une capitale, est aussi celui où, reclus, l’on jouit des ressources de ce territoire : c’est le registre lexical aristocratique de la jouissance (jouissance charnelle, jouissance à se nourrir) qui est mobilisé de manière privilégiée dans les inscriptions pour désigner les dits « gouverneurs » qui, sur le modèle des rois, doivent cependant apprendre à s’en détacher.

     

    Dès le milieu du VIIe siècle, la capitale se déplace à nouveau, cette fois-ci au nord du Tonle Sap, dans la plaine de Siem Reap, c’est-à-dire la plaine d’Angkor [9] . Sous le règne du roi Jayavarman Ier (r. ca 657-680/681), dont le nom de sacre renoue avec l’époque funanaise, elle prend le nom de Purandarapura et gagne encore en largeur : délimitée par une enceinte carrée de 2,7 km de côté (en partie recouverte aujourd’hui par l’immense bassin du baray occidental), elle est parfaitement orientée aux points cardinaux et subdivisée par six chaussées se croisant à angle droit. En d’autres termes, c’est déjà là l’urbanisme impeccable qui sera celui de la capitale plus tardive connue aujourd’hui comme Angkor Thom. Un urbanisme éphémère toutefois : si la reine Jayadevi, la fille de Jayavarman Ier qui lui succède sur le trône, paraît avoir maintenu la capitale sur le même site, elle ne semble pas en avoir respecté le tracé. Au-delà, et tout au long d’un VIIIe très mal connu, on hésite d’autant plus à localiser la ou les sièges du pouvoir que la lignée des conquérants du Funan n’est plus la seule à se donner à lire dans les inscriptions dont le nombre chute à nouveau. L’« Ancienne Histoire des Tang » offre néanmoins en appoint quelques maigres lueurs. En 707, le Zhenla aurait été divisé en deux : un Zhenla de terre au nord (correspondant probablement au plateau de Khorat, en Thaïlande) et un Zhenla de l’eau au sud dont la capitale serait demeurée, encore au moins un temps, à Purandarapura (ch. poluotiba).

     

    Dans un large tournant du IXe siècle, les sources monumentales et la cartographie archéologique (bénéficiant des récents relevés topographiques du Lidar) s’accordent avec le récit rétrospectif des inscriptions plus tardives pour localiser le tracé d’une capitale, à nouveau éphémère, en un emplacement singulier : l’ancienne Mahendraparvata était retirée sur les hauteurs des monts Kulen, aux sources des rivières qui irriguent la plaine d’Angkor. Elle est attribuée au roi Jayavarman II (dans la numérotation adoptée par les pionniers des études khmères) qu’une inscription fameuse du XIe siècle érige en grand refondateur du royaume. Affranchissant le « pays des Kambujâ » de toute allégeance au puissant royaume maritime de Javâ, il aurait déplacé à cinq reprises le siège du pouvoir en une manière de prise de possession du royaume qui s’achèvera à Hariharâlaya, dans l’Est de la plaine d’Angkor.

     

    C’est avec le règne de ce souverain que l’historiographie du siècle dernier a fait débuter ce qu’elle a appelé la « période angkorienne » renvoyant les premiers siècles du Zhenla et, par extension, ceux du Funan, à une période dite « préangkorienne ». Les premiers historiens avaient quelques raisons d’adopter un tel découpage, en suivant là (et assurément d’un peu trop près) les inscriptions plus tardives. Nous avons vu, par exemple, que c’est bien à cette époque que la « nébuleuse khmère » semble avoir été redéfinie comme le « pays des Kambuja ». Et c’est depuis cette même Hariharâlaya que la royauté va en un sens reprendre pied, consolidant une domination qui semblera dès lors ne plus cesser de s’imposer jusqu’au XIIIe siècle. 

     

    Bien d’autres périodisations sont pourtant envisageables. Près d’un siècle et demi plus tôt, le règne de Jayavarman Ier pourrait aisément prétendre à ce moment inaugural par l’implantation de ce parfait « urbanisme angkorien » dans la plaine même d’Angkor, une plaine dont la localisation immédiatement au nord du Tonle Sap – là où les terres exondées se rapprochent au plus près des eaux du lac – va s’imposer au fil des siècles avec une sorte d’évidence comme ce point nodal d’un royaume débordant largement les frontières actuelles du Cambodge vers le Nord et l’Ouest, sans oublier le delta du Mékong (et le bassin du fleuve Dong Nai au Sud-Est).

     

    Afin de caractériser cette « haute époque angkorienne », on pourrait simultanément relever la succession remarquable, et unique en son genre, de cinq souverains « de la victoire (sk. jaya) » : Jayavarman Ier, Jayadevi, Jayavarman Ibis (milieu du VIIIe siècle), Jayavarman II, Jayavarman III (mort en 877). C’est bien durant ces deux siècles que se joue la genèse d’un royaume redéfini par la centralité de la plaine d’Angkor.

     

    À l’inverse, on pourrait proposer de repousser au milieu du Xe siècle les débuts d’une « période angkorienne » en retenant pour critère l’immobilisation de la capitale. Durant les deux décennies du règne de Jayavarman IV (r. 921-941), celle-ci fut déplacée pour la première fois depuis plus d’un siècle en dehors de la région d’Angkor, sur le site de Koh Ker, à 80 km au Nord-Est. Son successeur Râjendravarman (r. 944-967) ramena le siège du pouvoir non seulement dans la plaine d’Angkor, mais en son cœur, sur le site même de ce qui deviendra Angkor Thom : la Yasodharapura fondée par le roi éponyme Yasovarman (r. 889-ca. 910). Le temps des capitales mobiles et éphémères, qui prévalait au moins depuis le VIe siècle (à l’échelle du royaume ou de la seule région d’Angkor) est dès lors révolu. Yasodharapura resta désormais le nom inchangé de la capitale khmère – Yasodharapura et non bien sûr Angkor dont le nom fait ici écran. 

     

    Cette nouvelle capitale, avec son enceinte carrée de 3 km de côté, venait investir l’espace central laissé libre par les deux précédentes implantations du pouvoir royal. Ce fut tout d’abord, rappelons-le, le pôle de Purandarapura le long du stung (kh. « rivière ») Puok à l’Ouest, puis celui de Hariharâlaya le long du stung Roluos à l’Est. Les eaux du stung Puok furent captées en aval afin d’alimenter la rivière de Siem Reap. Le cours de celle-ci, en grand partie canalisé, venait longer et approvisionner en eaux Yasodharapura en même temps que le baray oriental. Celui-ci, bâti également par Yasovarman, est l’un des deux gigantesques bassins (7,3 x 2 km) qui encadraient la capitale (le second fut construit au XIe siècle).

     

    Cet exercice d’émiettement des périodisations pourrait être poursuivi en distendant encore davantage la chronologie de la formation du « Cambodge angkorien ». Il a pour intérêt d’inscrire celle-ci dans une dynamique de temps long qui, rapportée à celle du Funan, pourrait sans mal être qualifiée de médiévale.

     

    Au long d’un demi-millénaire, l’« antique » Funan avait vu la construction d’une royauté au rayonnement considérable mais avec un faible ancrage territorial. De cette royauté dont l’imaginaire de la « voie droite » se nourrissait de l’orthodoxie indienne, les « nobles guerriers » du Zhenla et du Kambuja sont les directs héritiers. Mais ils eurent pour leur part un royaume à construire. Et à l’évidence, ils eurent à s’y reprendre à plusieurs fois. La plaine centrale du Cambodge et ses débordements aussi bien méridionaux que septentrionaux étaient loin d’être dépeuplés comme l’avait été le delta du Mékong. Si l’archéologie protohistorique peine encore à se développer, une occupation longue de populations rizicoles diversement hiérarchisées est clairement attestée. 

     

    En empruntant la formule à l’un des titres de section du Mahâbhârata (l’épopée indienne à laquelle les panégyriques des inscriptions royales se sont tant référés), la « conquête des orients » aura été plusieurs fois recommencée et relancée, comment l’illustre à sa manière l’amplitude considérable du déplacement des capitales ou, différemment, le net recul de la pratique épigraphique au VIIIe siècle. L’accent mis dans le premier Zhenla sur la nomination à la tête des pura du royaume de grands « serviteurs » du roi (sk. bhrtya) – désignés à l’occasion comme des « vassaux » (sk. sâmanta, littéralement le « voisin ») ou ces « maîtres (ou maris) jouisseurs » des territoires accordés (sk. svâmi-bhojaka) –, témoigne de la relative fragilité de la construction royale en cela qu’il contraste fortement avec l’expression plus affirmée de l’administration royale à partir des IXe -Xe siècles.

     

    Il n’en reste pas moins que le contraste est également prononcé avec ce que l’on entre-apercevait du Funan. Il est particulièrement éloquent dans le nouvel équilibre entre les trois grandes obédiences religieuses qui dominent alors (et qui entretiennent entre elles des relations bien différentes de celles observées en Inde). Le shivaïsme s’affirme de manière inédite face au vishnuïsme et au bouddhisme des souverains funanais. Non seulement il bénéficie désormais d’une indéniable faveur royale mais les petites et grandes élites provinciales s’en emparent de plus en plus largement. Centré sur le culte rendu au linga – Shiva sous sa forme phallique (uni à la yoni, matrice de la déesse) et la plus épurée –, il devient un puissant vecteur du processus de territorialisation.

     

    Autour des temples, se noueront désormais les rapports de force entre « ceux qui jouissent et ceux dont il est joui », entre « mangeurs » et « mangés » (au Cambodge, le roi sera celui qui « mange le royaume »). Car leurs commanditaires sont souvent eux-mêmes des « mangeurs » qui ne veulent être (trop) « mangés » et ce sont de ceux-là dont parlent surtout les inscriptions gravées dans l’espace des sanctuaires : tous ceux qui, consacrant les mérites de leurs fondations religieuses au souverain, obtiennent que les ressources offertes au dieu – terres et récoltes, bétail, populations serviles, vaisselles et textiles – soient exemptées du « service royal ».

     

    Dans la configuration socio-religieuse qui s’élabore, la place des brahmanes et la référence à l’orthodoxie qu’ils incarnent reste essentielle. Mais là où le vishnuïsme khmer s’offre comme un prolongement, le shivaïsme nouvellement triomphant organise une relation de complémentarité qui en circonscrit plus rigoureusement la portée politique. Les souverains continueront à se réclamer de Kaundinya et, surtout, ils multiplieront les alliances avec les brahmanes en leur donnant leurs sœurs et leurs filles en mariage.

     

    Cependant, dans cette société aristocratique de parenté matrilinéaire, ces brahmanes ne fondaient pas de lignages. Leur demeurait attaché un statut d’extranéité : en pays khmer, le brahmane était fondamentalement indien ou il n’était pas. S’ils furent bien perçus comme des ancêtres par excellence, c’était moins comme des géniteurs que comme la source d’une sacralité : sacraliser les ventres des femmes, en somme, n’était pas les féconder. Car cette fécondation aux implications plus proprement politiques, n’était pas l’affaire des brahmanes mais celle avant tout de nos « nobles guerriers » dont l’initiation shivaïte sous la conduite d’un guru (sk. « maître spirituel ») devenait virtuellement la source de tous les pouvoirs [10]. 

    Carte 2 - Plaine d'Angkor. Noms de lieu mentionnés dans l'article (carte É. Bourdonneau. Fond de carte : ASTER satellite Image [NASA/JPL-Caltech], 2004).

    Le Cambodge « riche et noble »

     

    La « dynamique médiévale » qui s’ébauche au VIe siècle ne s’interrompt pas avec la fin du premier millénaire. Elle s’accentue au contraire, pour autant que l’on s’accorde sur le sens que nous avons prêté ici à une telle expression : une dynamique où une royauté « héritée » (de l’ancien Funan) devient de moins en moins étrangère à son royaume, en même temps que celui-ci s’affirme toujours plus comme espace social ; une dynamique qui, partant, offre à cette royauté (ainsi qu’aux élites que celle-ci affronte ou fait advenir) l’opportunité d’une saisie plus rigoureuse des populations ; mais une dynamique encorequi, chaque fois qu’elle est relancée, n’est jamais réalisée jusqu’à son terme.

     

    Il y a ainsi une double lecture à mener des trois ou quatre siècles du Cambodge ancien qui mènent de la fin du IXe au XIIIe siècle. Il y a tout d’abord celle, attendue, plus volontiers relayée par l’historiographie, qui les définit comme une période d’apogée. Là serait « l’âge d’or » de la période angkorienne, qui rend si irrésistible le beau nom sonore d’Angkor, cet « âge classique », nous l’avons dit, qui permettrait de tracer un trait d’union entre « Cambodge angkorien » et« Antiquité » (un peu comme au Japon, qui nous a déjà servi de point de comparaison, l’époque d’Heian définit la période antique qui laisse place au « Moyen Âge » seulement à partir de la fin du XIIe siècle).

     

    La maîtrise épigraphique des subtilités du kâvya sanskrit (sk. « poésie ») et des spéculations philosophiques du monde indien atteint des sommets ; l’usage du vieux khmer se développe en des récits narratifs inédits ; la monumentalité des temples-montagnes (ces « joyaux des trois mondes » que chaque souverain ambitionne de bâtir pour inscrire son règne dans la durée) touche à la démesure, comme les dimensions des baray et les sanctuaires des lieux saints (ainsi le Preah Khan de Kompong Svay pour le bouddhisme, Vat Phu ou Preah Vihear pour le shivaïsme).

     

    S’il relève d’une dynamique d’ensemble, « englobante », un tel essor trouve assurément un ressort majeur dans le centralisme accru du royaume, sur des étendues progressivement plus vastes. L’administration palatiale qui en est l’instrument se complexifie un peu plus de règne en règne et se développe surtout à partout du moment où le site de la capitale est durablement fixé. 

     

    Mais, dès avant cela, sous le règne de Jayavarman IV (r. 921-941), ce déploiement trouve à s’illustrer dans l’adoption d’un modèle quadrinaire organisant « horizontalement » les principales charges officielles du royaume (chef du trésor, chef du tribunal, inspecteurs « de l’auguste chambre à coucher, des « qualités et des défauts », « du service royal », etc.). Celles-ci sont ainsi distribuées entre quatre classes numérotées en sanskrit de un à quatre (eka, do, trîni, catvâri) qui préfigurent la subdivision de la maison royale en quatre « maisons princières » de l’époque moderne.

     

    Apparaissant à une époque où l’image palladium de la royauté adopte les traits d’un colossal Shiva dansant se tournant précisément aux quatre orients, une telle classification ordonne l’administration royale selon les coordonnées d’un ordre divin qui organise tout autant le cosmos, la capitale que la personne royale. 

     

    Zhou Daguan, l’envoyé chinois auteur d’un célèbre Mémoire sur le Zhenla livrant un portrait particulièrement vivant de la capitale angkorienne en 1296-1297, nous a transmis un aperçu de cette administration qui prête un intérêt particulier à sa structuration verticale et somptuaire sans trop trahir sur ce point les données de nos inscriptions : 

     

    « Quand les fonctionnaires sortent, leurs insignes et leur suite sont réglés par leur rang. Les plus hauts dignitaires se servent d’un palanquin à brancard d’or et de quatre parasols à manche d’or ; les suivants ont un palanquin à brancard d’or et un parasol à manche d’or, enfin simplement un parasol à manche d’or ; au-dessous on a simplement un parasol à manche d’argent ; il y en a aussi qui se servent de palanquin à brancard d’agent. » (trad. Pelliot) [11]

     

    Un tel appareil royal organisa l’impressionnante captation des richesses dont l’acheminement vers la capitale fut assurément la grande affaire du royaume. Ni les sources écrites, ni les données d’une archéologie qui demeure embryonnaire, ne permet d’estimer réellement les flux de biens et de personnes de plus en plus considérable à mesure que la capitale gagnait en épaisseur historique. Mais, s’il faut donner des ordres de grandeur, ce sont bien des centaines de milliers de m3 de bois ou des dizaines de milliers de tuiles qu’il faut restituer par exemple pour la construction de la capitale (et ses reconstructions périodiques).

     

    Toutes les provinces du royaume – elles seraient quatre-vingts dix au XIIIe siècle selon Zhou Daguan – sont virtuellement sollicitées jusqu’à leur arrière-pays forestier. Elles sont sillonnées par tout un réseau de chaussées et de de canaux, ponctués de relais et parcourues par les convoiements de charrettes, d’éléphants ou de bateaux (bénéficiant des liaisons offertes par le Tonle Sap) dont il a bien fallu organiser la logistique et la main d’œuvre en mobilisant corvées et dépendance servile. 

     

    La production de céramiques (pour la vaisselle, le stockage et le transport des denrées) se concentrait de manière privilégiée dans un « grand Est » de la plaine d’Angkor, depuis ses marges jusqu’à 50 km de là. Les piémonts des Kulen offraient à exploiter ses carrières de grès et, au-delà vers l’Est et le Nord, les sites miniers leurs sous-sols de cuivre et de fer (dont l’étude archéométallurgique commence tout juste). Des plaines fertiles de l’Ouest, si le Cambodge offre sur ce point quelque continuité, provenaient probablement des surplus de riz, depuis les provinces méridionales, du sel et d’au-delà des mers, les cargaisons progressivement plus importantes de porcelaines chinoises et, beaucoup plus généralement, toutes les marchandises charriées par le « boom » des échanges sous l’effet d’un « facteur Song » (l’impulsion sans précédent donnée au commerce maritime le long des côtes sud-est asiatiques dès lors que sont coupées les routes terrestres entre la capitale des Song méridionaux et l’Occident).

     

    De ce Cambodge « riche et noble » dont les marchands d’outre-mer ont, selon Zhou Daguan, toujours répété la louange, une autre lecture est possible, qui pourrait commencer par rappeler que l’inachèvement des grands chantiers monumentaux est demeuré la règle. Une lecture possible mais surtout nécessaire pour qu’au spectacle du grandiose l’analyse ne cède à l’emprise de celui-ci. L’histoire du Cambodge angkorien est une discipline trop peu structurée et fréquentée, pour que la fascination qu’exercent ces bassins comme des océans et ces temples comme des montagnes ne l’ait pas régulièrement prise au piège des superlatifs. 

     

    Les thèses tonitruantes qui ont récemment promu « Angkor » au rang exorbitant de « plus grand complexe urbain du monde préindustriel » s’y sont quelque peu jetées tête baissée. Couvrant 1000 km², cette « gossamer city » incongrue aurait accueilli jusqu’à 750 000, voire un million d’habitants, rivalisant avec les capitales impériales de Bagdad ou Kaifeng. À vouloir mettre l’accent à tout prix sur la continuité entre espaces urbain et rural, une erreur majeure aura été d’amalgamer des modes d’occupation très hétérogènes dont le caractère urbain ne doit pas simplement être décrété. Il en va ainsi des sites des anciennes capitales. Celles-ci furent très peu des villes. Comme dans le Japon ancien qui nous a déjà servi de point de comparaison, une fois perdu leur statut de siège du pouvoir, sans retourner à leur strict état antérieur, les sites qui les accueillaient retournaient vite à une forme de ruralité.

     

    Ce n’est qu’au fil des décennies et des règnes successifs que la plus durable de ces capitales, la Yasodharapura fondée par Yasovarman, accèdera véritablement à un statut de ville. Différentes composantes vont alors en façonner les abords, qu’elles soient à restituer dans sa proximité immédiate, à une distance qui autorise un mouvement pendulaire quotidien, ou encore bien au-delà : « faubourgs » susceptibles de rivaliser avec la densité à l’intérieur de l’enceinte ; espace résidentiel des élites et lieux de villégiature plus ou moins fastueux « hors-les-murs » (ou, à l’inverse, habitat précaire des populations les plus misérables) ; lieux de retraite saisonniers et lieux saints satellites assurant la protection de la capitale ; espaces funéraires et structures d’accueil des malades et des indigents ; marchés périphériques et espace spécialisé de production artisanale ; étendues agraires (reconquises à l’occasion sur d’anciens sites de capitale) et zones de chasse ou de forêt plus ou moins résiduelles ; réseaux de gîtes et de relais le long des grands axes d’accès ; ensembles portuaires ouverts au commerce régional ou mondial. On peut encore y ajouter les deux gigantesques bassins (baray) qui viennent flanquer la capitale et polarisent eux-mêmes tout un ensemble d’activités spécifiques.

     

    Si l’on veut se prêter à l’exercice des estimations démographiques, il faut à l’évidence revenir à des chiffres beaucoup plus familiers, revoyant sérieusement à la baisse la densité prêtée aux 1000 km² concernés, tout en réévaluant à la hausse celle à l’intérieur de l’enceinte (qui, dans les thèses d’un « Grand Angkor », chute jusqu’à 16 000 âmes). Et l’on voit difficilement comment la population de la capitale et de ses abords aurait pu dépasser les 300 000 individus.

     

    Yasodharapura ne s’interprète pas plus comme une mégalopole hors norme, que le pays des Kambuja ne peut être aisément défini comme un « empire ». On gagne ici à faire la distinction entre cette vieille notion historiographique et l’idée d’« impérialité » (l’ambition impériale).

     

    Née sur le continent indien en un contexte bien différent, la rhétorique définissant le roi comme un « suzerain des rois » (sk. râjâdhirâja) ou un « souverain universel » (sk. cakravartin), est bien documentée. Cependant, si les inscriptions d’unYasovarman célébrant sa domination « de la frontière de la Chine (Cina) à la mer » impressionnent sans doute davantage que les visées funanaises de Fan[shi]man sur la péninsule malaise, il s’en faut beaucoup pour qu’elles impliquent la fondation d’un véritable empire.

     

    Ce n’est que tardivement, au XIIe siècle, sous les règnes de Sûryavarman II (r. 1113-1150) et Jayavarman VII (r. 1181-1220), que nous pouvons en réalité songer, ou commencer à songer, à parler d’empire. Les longs défilés des armées khmères conduites par leurs souverains dans les galeries historiées de leurs temples-montagnes respectifs (Angkor Vat et le Bayon), donnent à voir l’image d’un royaume en ordre marche. Jamais la domination khmère sur le reste de l’Asie du Sud-Est continentale ne sera portée aussi loin. Une inscription rédigée sous le règne de Jayavarman VII, rapporte que « le roi des Yavana », c’est-à-dire l’empereur vietnamien, ainsi que les rois de Java et du Champâ « portent chaque jour avec piété l'eau des ablutions », en signe d’allégeance. On peut là encore s’interroger sur la réalité des relations de suzeraineté auxquelles il est ainsi fait allusion, pour Java comme pour le Dai Viêt. Les choses furent différentes s’agissant du Champâ (le royaume indianisé des Chams dans le centre et le sud du Vietnam actuel). Les inscriptions du Champâ se font l’écho d’une « guerre de 32 ans », marquée par la prise de Yasodharapura, puis une période de suzeraineté khmère qui se prolonge jusqu’à la mort de Jayavarman VII.

     

    Cette expansion tardive reflue rapidement dès la première moitié du XIIIe siècle. Elle demeure foncièrement ambivalente. Elle se comprend moins comme l’expression d’une irrésistible ascension impériale que comme un point de rebroussement dans la trajectoire de l’ensemble de l’Asie du Sud-Est continentale. S’esquissent dès le XIIe siècle, les éléments d’une profonde reconfiguration de la géographie politique de la région qui aboutira au siècle suivant à ce que George Cœdès, le grand maître des études épigraphiques khmères, a désigné avec quelques bonnes raisons comme la « crise du XIIIe siècle ». Peinant à s’inscrire dans la durée, les campagnes victorieuses de Sûryavarman II et Jayavarman VII sont à comprendre peut-être moins comme la démonstration d’une puissance inédite que comme l’aveu que l’hégémonie du Kambuja n’offrait déjà plus la même évidence. 

     

    Le XIIIe siècle voit, de manière emblématique, l’émergence du royaume taï de Sukhothai et l’adoption par une portion toujours plus importante de la population, du nouveau « bouddhisme des anciens » (Theravâda), représentatif d’un mouvement général de « transvaluation des valeurs », comme l’écrit George Cœdès en une formule toute nietzschéenne. Deux siècles plus tard, l’abandon de Yasodharapura comme le lieu de la capitale sous les assauts de ces nouveaux voisins de l’Ouest, dont le « sac de 1431 » est devenu le plus emblématique, marque assurément une étape également importante dans l’histoire du Cambodge et de l’Asie du Sud-Est. Le temps d’une forme de littoralisation des pouvoirs paraît de retour qui, désormais, est bien plus nettement déterminé par les routes commerciales d’un nouveau système-monde qu’un millénaire plus tôt. Il demeure que, comme l’historiographie l’a très tôt souligné, c’est moins la « chute d’Angkor » qui est matricielle du second millénaire qui s’avance, que ce XIIIe siècle de crise. À tout le moins, il y a là la matière à de nouveaux émiettements de la périodisation.

    Eric Bourdonneau

    Membre de l'École française d'Extrême-Orient

    Directeur du centre de l'EFEO à Siemreap

     

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    (2) Cf. Bourdonneau, Éric, « Curieuses inscriptions du Cambodge ancien », [in] Nathalie Kouamé, Éric P. Meyer et Anne Viguier (dir.), Encyclopédie des historiographies : Afriques, Amériques, Asies, Volume 1 : sources et genres historiques (t. 1 et t. 2), Paris, Presses de l’Inalco, 2020, pp. 420-435.

    (3) Nous reprenons là à nouveau le propos développé  [in] Bourdonneau 2020.

    (4) Cf. Mus, Paul, « Angkor vu du Japon », France-Asie, 175-176, 1962, pp. 521-538.

    (5) E.g. Lucken,Michael, Les Fleurs artificielles. Création, imitation et logique de domination, Paris, Presses de l’Inalco, 2016, 278 p.

    (6) Pelliot, Paul, « Le Fou-nan », Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, t. 3, 1903, pp. 248-303.

    (7) Cf. Wade, Geoff, « Beyond the Southern Borders: Southeast Asia Chinese Texts to the Ninth Century », [in] John Guy (éd.), Lost Kingdoms: Hindu-Buddhist Sculpture of Early Southeast Asia, New York, Metropolitan, 2014, pp. 25-31.

    (8) Sur ce point, ajoutons tout de même ici quelques précisions, comme une amorce à la reprise du propos esquissé [in] Bourdonneau 2003. À la suite de George Cœdès, le Livre des Sui a beaucoup été cité d’après la traduction du Wenxian tongkao (compilé au début XIVe siècle) par le marquis d'Hervey de Saint-Denis (Œuvres de Ma Touan-lin : Ethnographie des peuples étrangers, Paris, 1883). Le passage correspondant a depuis été traduit à partir du texte même du Suishu par Ishizawa Yoshiaki (1980, Kagoshima daigaku shigaku kahôkoku, 29, pp. 260-270). Voir à ce sujet Drège, Jean-Pierre, « Histoire et civilisation de l'écrit en Chine », EPHE. Section des sciences historiques et philologiques. Livret-Annuaire 2004-2005, 2006, pp. 476-477. L’étude et la traduction de Ishizawa Yoshiaki a été reprise [in] Ishizawa Yoshiaki, Claude Jacques, Khin Sok, Manuel d’épigraphie du Cambodge, vol. I, Paris, EFEO-UNESCO (Étude critique sur la "Chronique du Zhenla" de l’Histoire des Sui avec commentaire et traduction française, 2007, pp. 195-209). Voir aussi William Aspell, Southeast Asia in the Suishu: A Translation of Memoir 47 with Notes and Commentary, Asia Research Institute Working Paper Series N°. 208, National University of Singapore, 2013, 33 p. Pour utiles qu’elles soient, ces récentes traductions n’entrent guère dans l’analyse des écarts et tentatives d’ajustements entre tout à la fois le texte chinois, les inscriptions locales et les mots de l’historien. Nous y reviendrons dans notre compte-rendu de Hendrickson et al. 2023, car c’est un bon exemple de l’indispensable déploiement du questionnaire auquel l’historien doit procéder pour prendre la mesure de ces écarts et ajustements, à rebours de l’appauvrissement que l’angkorologie a infligé à un tel questionnaire en recourant à la notion de « complexe urbain de faible densité » (cf. infra). Dans le Suishu (chap. 82, Zhenla zhuan),les termes chéng 城– non pas, ou pas seulement, la « ville » indistinctement définie mais la cité administrative, la cité intérieure fortifiée – et guō xià 郭下 – « sous (la protection ou l’autorité) » du guō, c’est-à-dire virtuellement sous la protection d’une enceinte extérieure – nous renvoient à la structure hiérarchisée des « villes » du monde sinisé sur le modèle des capitales impériales.

    (9) À l’adresse du lecteur du précédent dossier de L’Histoire (n° 470) sur Angkor qui aurait retenu que les récentes recherches archéologiques permettent désormais de localiser dans la plaine d’Angkor, autour de la pyramide de Ak Yum, l’implantation d’une nouvelle capitale Bhavapura dès la fin du VIe siècle et sous le règne de Bhavavarman Ier, il faut là aussi ajouter que celui-ci a été, pour le moins, induit en erreur. La thèse repose essentiellement sur les datations radiométriques de charbons prélevés lors de fouilles à Ak Yum et en ses abords. Or une telle thèse a été formulée en ignorant assez largement les principes méthodologiques qui doivent présider à un usage critique de telles datations – des principes qui amènent, par exemple, à tenir compte bien plus sérieusement des raisons pour lesquelles les mêmes datations sont obtenues à la fois pour les remblais dans la pyramide et pour ceux sur celle-ci (postérieurs à sa construction). Sur cela et bien d’autres confusions, il sera donc nécessaire de revenir, et nous renvoyons à nouveau au compte-rendu à paraître de Hendrickson et al. 2023. La fondation d’Ak Yum est à dater du règne de Bhavavarman II (r. 63?-65?) ou de celui de Jayavarman Ier (les sources disponibles inclinant à envisager une plus grande probabilité pour ce dernier).

    (10) Bourdonneau, Éric et Goodall, Dominic, « Brahmanes et hindouisme dans le Cambodge ancien »,  [in] Pierre Baptiste et al. (éd.), Bronzes royaux d’Angkor. Un art du divin, Paris, Musée national des arts asiatiques-Guimet/In Fine éditions d’art, 2025, pp. 105-107.

    (11) Pelliot, Paul, Mémoires sur les coutumes du Cambodge de Tcheou Ta-kouan : version nouvelle suivie d'un commentaire inachevé, Paris,Librairie d'Amerique et d'Orient [œuvre posthume], 1951.

     

     

     

    Les notions d'espace et de territoire et leurs usages dans les études khmères. Quelques éléments de définition

    Extraits d’une communication donnée par Louise Roche dans le cadre de l’Atelier des Jeunes Chercheurs sur le Cambodge le 8 février 2021 (séance introductive du cycle « espaces et territoires ») et de la thèse d’histoire et d’histoire de l’art qu’elle a soutenue à l’EPHE-PSL – « Une histoire du temple de Banteay Samrae. Introduction à l’étude du renouvellement des pratiques iconographiques dans le Cambodge de la dynastie dite ‘de Mahīdharapura’ », 2023, 3 vol. – remaniés pour l’AEFEK. 

     

     

    Louise ROCHE

    Ludwig-Maximilians-Universität (LMU), Munich ; associée au CASE / UMR 8170 

     

     

    Les notions d’espace et de territoire ne recouvrent pas exactement les mêmes significations selon qu’elles sont appréhendées par l’anthropologue, le géographe, l’archéologue, le linguiste ou l’historien. Leur polysémie impose, dès lors qu’on les utilise, un travail de définition. À l’appui de quelques-uns des usages qui en sont fait dans la bibliographie des études khmères, nous présentons ici l’acception de ces termes tels que nous les avons employés dans notre thèse de doctorat d’histoire et d’histoire de l’art [1] .

     

    L’espace comme construction sociale

     

    Les États hindouisés, ouvrage de référence de George Cœdès, débute par un bref aperçu de la géographie physique et humaine qui caractérise l’Asie du Sud-Est [2]. Cherchant à mettre en lumière quelques traits communs à l’ensemble de la région, l’auteur signale une opposition fondamentale que l’on peut y déceler dans l’organisation de l’espace. Il distingue alors l’homme hindouisé de la plaine, vivant dans un domaine « civilisé » (entendre aujourd’hui : anthropisé), et les peuples des montagnes dont le mode de vie – procédant assez largement d’agriculture sur brûlis, de chasse et de cueillette – s’accommode des ressources offertes par les milieux naturels. Ainsi, la lecture de George Cœdès se situe au-delà d’une compréhension de l’espace comme seule donnée physique, et nous y décelons déjà l’idée que l’espace s’avère socialement organisé à partir des données du milieu (pris ici comme l’ensemble des circonstances physiques et des conditions naturelles qui influencent ou contraignent les êtres humains et participent à régir leur comportement en tant qu’êtres sociaux). En regard, l’espace lui-même peut donc être appréhendé en tant que construction sociale ou, en d’autres termes, comme le produit de l’action et des représentations des groupes humains qui l’habitent, le mettent en valeur, l’organisent et donc le fabriquent. Plutôt qu’un espace-milieu, on questionne alors la production des espaces-territoires.

     

    Dans le paysage actuel des études khmères, tandis que l’archéologie interroge, à la suite des travaux de Bernard Philippe Groslier et à l’appui d’un important travail de cartographie, l’espace angkorien en regard des contraintes naturelles ayant déterminé la relation d’Angkor avec son milieu [3], d’autres approches, linguistiques ou historiennes, appréhendent plutôt l’espace en tant qu’objet et reflet de la perception et de la représentation mentale de la société cambodgienne. Cette compréhension de l’espace croise alors la notion d’habiter, qui désigne le double processus à travers lequel les sociétés se construisent dans et par l’espace à mesure qu’elles construisent elles-mêmes leur espace. L’enjeu de l’analyse est alors de décrire et analyser les interactions et coproductions entre espace habité et vécu, leurs usages et leurs représentations. Citons, à cet égard, l’approche linguistique de Joseph D. Thach – qui permet d’appréhender la manière dont les Khmers énoncent et nomment l’espace dans lequel ils vivent et, par là même, se l’approprient et le font évoluer à la mesure des usages de la langue – et l’approche historienne de Jacques Népote analysant les différentes combinaisons mythologiques et symboliques structurant les représentations khmères de l’espace sur le temps long. Ces travaux offrent de définir l’espace khmer à travers la façon dont il est conçu, imaginé, représenté ou transmis, c’est-à-dire la manière dont il existe pour celles et ceux qui le pratiquent.

     

    La langue khmère désigne en particulier l’espace par une dichotomie structurante qui distingue deux types d’espace : le sruk et le brai. Si l’on retrouve ici l’idée d’une opposition fondamentale entre espaces anthropisés (sruk) et espaces « sauvages » (brai), les travaux de Joseph D. Thach et Norng Many ont démontré que les deux termes entretiennent moins un rapport d’exclusion que d’interdépendance :

     

    « dans le monde des représentations, le ‘civilisé’ qu’incarne le srok [sruk] se définit à partir du ‘sauvage’ qu’incarne la forêt, prey [brai], de même, si l’on peut dire, que l’identité ne peut se concevoir qu’à partir de l’autre. »[4]

     

    Si le terme brai renvoie toujours à un espace qui échappe à l’univers connu ou domestiqué quand le sruk renvoie à un espace dans lequel l’humain est solidement implanté, tous deux désignent toutefois moins des espaces géographiques donnés, circonscrits et indépendants, qu’un certain nombre de propriétés et fonctions attachées à l’un ou l’autre de ces domaines qui, en outre, peuvent se croiser. L’espace sruk anthropisé conçoit des parcelles considérées comme « sauvages » selon les besoins et les usages, en particulier rituels ; tandis que la pratique de l’essart, par exemple, domestique ponctuellement la forêt brai. L’analyse rend compte des fonctions sociales de l’espace tout en identifiant des interdépendances entre celles-ci [5]. Cette saisie de l’espace au prisme de l’altérité (les domaines n’étant définis que l’un par l’autre) diffère de l’appréhension occidentale, plus topographique et partant quantifiable et hiérarchique, de l’espace [6]. Ce qui intéresse le Cambodgien, explique J. Népote, c’est de savoir :

     

    « […] par rapport à quel ‘objet’ d’importance se trouvent fleuves, montagnes, capitale provinciale ; et comment l’on y parvient. Conception avant tout anecdotique et linéaire de l’espace, où le site ne trouve pas sa place en soi, à l’intersection de coordonnées géométriques et quantifiables dans l’absolu, mais au terme d’une succession empirique de plans et de points n’acquérant de valeur que par leur situation respective. Peu importe que la ligne ne soit pas intrinsèquement droite ; ce qui compte est son déroulement ; peu importe que l’emplacement ne soit pas exactement reconnu ; ce qui compte est la qualité de la relation avec le point fort de l’ensemble. Bref une saisie essentiellement concrète et existentielle, pragmatique et spécifique. » [7]

     

    La saisie khmère de l’espace procède ainsi d’une logique organique et relationnelle qui opère, nous dit encore Jacques Népote, à plusieurs niveaux. Ce qui relève du centre et de la périphérie, du dedans et du dehors, se répète sur différents plans (la maison, la ville, la province, etc. - on ajoutera, pour les périodes anciennes, le temple et ses enceintes concentriques -) et les limites entre les espaces apparaissent dès lors poreuses et itératives. En outre, au sein de ce jeu d’emboîtements, les oppositions dualistes – à l’image du couple sruk / brai – se fondent dans un système moins binaire qu’il n’y paraît. Au dedans et au dehors (qui relèvent d’une dimension horizontale), la conception cambodgienne ajoute une dimension verticale, orientée, qui, complétant la dynamique, permet de souligner moins la séparation que la complémentarité des deux premiers termes. La prise en compte de l’écheveau des relations d’un objet donné, et orienté, à un centre et à des périphéries qui déterminent chaque élément dans l’espace permet à Jacques Népote d’affirmer que :

     

    « la culture khmère retient une définition essentiellement ethnocentrique de son espace, valorisant la connaissance d’un objet par rapport aux ‘centres’ définis culturellement, et aux périphéries entraînées » [8]

     

    Cette définition est, selon l’historien, exprimée par deux types de concepts : d’une part celui – concentrique – d’enceinte, d’enclos, d’espace circonscrit, borné et, d’autre part, celui – radial –, de direction, d’orientation, de position relative. L’analyse spatiale doit en conséquence interroger les rapports de chaque objet à la fois au(x) centre(s) et aux périphéries ; rapports qui ne sont pas donnés en soi mais constamment réinterprétés au gré de la recomposition régulière de la vie sociale. Il y a là une conception globale de l’espace au sens où la succession empirique des dedans et des dehors – jamais conçus isolément mais emboîtés les uns dans les autres, orientés et définis les uns par les autres[9]  – s’inscrit « dans une totalité cosmique, qui récupère les aspects néfastes ou réputés dangereux [du brai] dans un cycle maîtrisé par son épicentre [le sruk] »[10]  et ce à chaque niveau de la perception. La maîtrise de cette totalité cosmique et du déroulé de ses cycles se donne alors comme un enjeu fondamental.

     

    Le propos nous semble pouvoir être ici mis en regard des propositions conceptuelles établies, dans un tout autre champ d’étude, par les tenants d’une géographie sociale pour qui l’espace – qu’on l’analyse en termes topographiques ou en termes d’attributs, d’oppositions, de complémentarités, de continuités ou discontinuités – est un enjeu du pouvoir, quand le territoire en est le produit [11].

     

    Fig. 1 – L’étendue estimée du royaume d’Angkor sous le règne de Jayavarman VII (1182/1183-ca. 1220). Croquis Louise Roche 2021, d’après Duby, Georges (dir.), Atlas historique, Paris, Larousse, 1987 et Hendrickson, Mitch, Arteries of Empire: an operationalstudy of transport and communication in Angkorian Southeast Asia (9th to 15th centuries CE), thèse de doctorat en archéologie, université de Sydney, 2007. Fonds de carte © ArcGIS (Esri).

    |Suite

     

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    (1) Thèse d’histoire et d’histoire de l’art soutenue à l’EPHE-PSL, Une histoire du temple de Banteay Samrae. Introduction à l’étude du renouvellement des pratiques iconographiques dans le Cambodge de la dynastie dite « de Mahīdharapura », 2023, 3 vol., 908 p. Nous avons recouru à cet égard au très utile glossaire de Géoconfluences, dont les contenus sont alimentés par l’ENS de Lyon et la Direction générale de l’enseignement scolaire au nom du ministère de l’Éducation nationale (voir ce lien ).

    (2) Voir Cœdès, George, Histoire ancienne des États hindouisés d’Extrême-Orient, Hanoi, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1944, pp. 1-2.

    (3) Sur la définition de cette approche voir : Groslier, Bernard Philippe, « Pour une géographie historique du Cambodge », Les Cahiers d’Outre-Mer, n° 104, 26e année, 1973, pp. 337-379 ; id., « La cité hydraulique angkorienne : exploitation ou surexploitation du sol ? », Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, t. 66, 1979, pp. 161-202 ; Goloubew, Victor, « L’hydraulique urbaine et agricole à l’époque des rois d’Angkor », Bulletin économique de l’Indochine, n° 1, 1941, pp. 1-10. Parmi les travaux qui revendiquent une certaine forme de filiation avec les propositions de B. Ph. Groslier on pourra citer (sans prétendre à l’exhaustivité) : Pottier, Christophe, « Nouvelles recherches sur l’aménagement du territoire angkorien à travers l’histoire », Comptes-rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 147e année, n°1, 2003, pp. 427-449 ; Penny, Dan et alii, « Hydrological History of the West Baray, Angkor, revealed through Palynological Analysis of Sediments from the West Mebon », BEFEO, t. 92, 2005, pp. 497-521 ; Evans, Damian et alii, « A comprehensive archaeological map of the world’s largest preindustrial settlement complex at Angkor, Cambodia », PNAS, vol. 104 (36), 2007 [en ligne] ; Pottier, Christophe, « Archéologie du grand Angkor. Nouvelles données sur l’architecture du paysage », Comptes-rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres,162e année, n° 2, 2018, pp. 1065-1085.

    (4) Thach, Joseph et Norng Many, « Prey ‘forêt’ : de l’étymologie à la représentation des Khmers », |in] Mikaelian, Grégory, Sophearith, Siyonn et Thompson, Ashley (éds), Liber amicorum. Mélanges réunis en hommage à Ang Chouléan, Association Péninsule, Les Amis de Yosothor, Gorcy, 2020, p. 106.

    (5) Ce fut là l’une des problématiques du séminaire EHESS-Inalco Langue, histoire et sources textuelles du Cambodge ancien et moderne animé par Éric Bourdonneau, Grégory Mikaelian et Joseph D. Thach qui en 2018-2019 portait, précisément à travers le thème de la forêt, sur la structuration de l’espace khmer.

    (6) Cette différence culturelle dans la manière dont on appréhende l’espace nous semble à l’origine de l’étonnement de Bernard Philippe Groslier interrogeant l’organisation khmère de l’espace. L’auteur s’étonne en particulier du « vide » qui caractérise à ses yeux la plaine de la périphérie d’Angkor (qu’il entend, se référant à la topographie, comme un espace unitaire) attendu qu’il n’y avait pas selon lui « |…] nécessité absolue de [se] limiter à la région d’Angkor puisque très manifestement on fut vite à l’étroit, tandis qu’à la périphérie immédiate existaient de vastes territoires tout aussi favorables qu’on eût pu exploiter selon les mêmes principes et sans doute avec le même succès » (Groslier, Bernard Philippe, « Pour une géographie historique du Cambodge », art. cit., p. 348).

    (7) Népote, Jacques, « Note sur la façon dont les Cambodgiens perçoivent l’espace et le temps (1) », Bulletin de l’AEFEK, n° 12, juin 2007 (vers le lien). L’approche de Jacques Népote s’inscrit dans une démarche de géographie culturelle (plus clairement revendiquée dans Népote, Jacques, Indochine. Pour une géographie culturelle de l’Indochine, Genève, Olizane, 1990, 396 p.).

    (8) Ibid.

    (9) Étudiant l’urbanisme de la ville d’Óc Eo, É. Bourdonneau invite ainsi – en regard des représentations cambodgiennes qui définissent « l’espace vécu » – « à regarder de l’autre côté de la douve » pour analyser la manière dont l’espace urbain est perçu en articulation avec le « vide » (non dénué de sens) qui l’entoure (Bourdonneau, Éric, « Réhabiliter le Funan. Óc Eo ou la première Angkor », BEFEO, 2007, pp. 140-144).

    (10) Népote, Jacques, 

    (11) Raffestin, Claude, « Remarques sur les notions d’espace, de territoire et de territorialité », Espaces et sociétés, n° 41, 1982, p. 168 ; id., Pour une géographie du pouvoir, Lyon, ENS Éditions, 2019, pp. 199-221.

     

    Premier essai d'un narratif visuel sur Angkor et son histoire

    En avril 1960, W. Robert Moore, un photographe et observateur assidu de l’Asie depuis une trentaine d’années, publie dans le magazine de culture et de voyage américain National Geographic (vol 117, n° 4, pp. 515-569) [1] - revue dont il est un contributeur régulier et un membre de la direction - un article consacré à « Angkor, Jewel of the Jungle ».

     

    L’intérêt que nous portons à cette publication réside dans les illustrations qui l’accompagnent, quatorze représentations en tableau de Maurice Fiévet (1921-1997) sur Angkor et son histoire.

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      Représentation artistique de la civilisation angkorienne dans les peintures de Maurice Fiévet, support visuel d'un article sur Angkor dans la revue National Geographic

      Une vue plus détaillée de ces peintures dans le n° d'avril 1960 de la revue américaine est disponible sur le site de Kent Davis : lien internet

      Sur l’auteur de ces peintures : résistant, diplômé de l’ École des Beaux-Arts de Paris de l’après-guerre, Maurice Fiévet, un temps professeur de géographie au lycée, décide de conjuguer sa passion pour la géographie et pour l’art en s’engageant dans la voie du peintre-reporter. À partir de 1947, avec sa femme Jeannette, ils parcourent le Sahara algérien sur les pas de Charles de Foucauld. Le récit de leurs expéditions est publié dans des revues grand public et ils obtiennent en 1949 le prix Liotard de la Société des explorateurs français de la main du président de la République de l’époque, Vincent Auriol. Cette notoriété amène l’administration coloniale britannique à les financer pour des reportages en Afrique occidentale britannique (Nigéria, Ghana). Si sa femme se consacre à l‘écriture de leurs aventures africaines, Maurice Fiévet multiplie dessins et peintures sur le quotidien des différents peuples auxquels ils rendent visite et sur les infrastructures coloniales (ports, ponts). Ses peintures sont exposées à Londres, à l’Imperial Institut, en 1950 et au Ghana, au British Council (à Accra), en 1957.

       

      En 1954, le couple se voit offrir un contrat de correspondant pour le National Geographic Magazine et plusieurs peintures de Maurice Fiévet illustrent déjà des articles de la célèbre revue sur le continent africain. 

      Sur les représentations d’Angkor : dans un court préambule éditorial accolé à l’article, il est écrit :

       

      « A many-times visitor to Angkor’s ruins and keen student of Khmer culture, the author links his 35 years of research with remarkable paintings by Maurice Fiévet for an unusual National Geographic article – re-creating the daily life of this lost civilization. The talented artist’s drawings underwent minute scrutiny for accuracy by Bernard-Philippe Groslier and George Cœdès, French scholars who have devoted years to unravelling Angkor’s riddles. The contributions of these talented men, teamed on the following pages, provide a vivid portrait of a vanished people. »

      L’objectif de cet “unusual” article d’une cinquantaine de pages est ainsi posé. L’auteur, passionné depuis trois décennies par la civilisation angkorienne (il en est à sa septième visite du site en 1960) est au fait des publications scientifiques de son temps sur le sujet. En complément du texte qui s’inscrit dans un récit de vulgarisation scientifique, il expérimente un medium visuel, la peinture, transposée ici sous forme éditoriale en reproduction photographique, comme un nouvel élément d’information sur cette civilisation. 

       

      Pour ce faire, Maurice Fiévet, avec le soutien du magazine et de Moore, a conçu 14 toiles en se basant sur les témoignages iconographiques que constituent les bas-reliefs d’Angkor-Vat et du Bayon, mais également sur le récit du chinois Tcheou Ta-kouan, qui accompagna une ambassade chinoise à Angkor en 1296 (et qui est resté plusieurs mois sur place), sans compter, comme cela est précisé dans le préambule, les conseils avisés des deux éminents chercheurs français [2].

       

      On peut répartir les tableaux en deux catégories :

       

      La première est une série de tableaux qui présente un visuel chronologique qui part de la fondation d'Angkor en 802 après J.-C. jusqu'à l'effondrement du royaume khmer vers 1431 après J.-C, en passant par la fondation d’une nouvelle capitale (Yasodharapura) dans la plaine d’Angkor par le roi Yasovarman (r.889–ca.910), la construction du temple-montagne d’Angkor Vat par Suryavarman II au début du XIIe siècle et l’attaque victorieuse du royaume rival du Champa contre la capitale khmère en 1177.

       

      La deuxième partie regroupe des toiles qui mettent en avant la vie palatiale et la magnificence de la représentation publique du monarque angkorien auprès de ses sujets (les thématiques abordées sont l’audience et le cortège royaux, les festivités du nouvel an, le gynécée de la cour, les arts et le savoir). L’artiste français se base ici principalement sur le témoignage du voyageur chinois. En cela, il serait judicieux de garder à l’esprit que ce sont des représentations artistiques d’une « période angkorienne » de la fin du XIIIe siècle.

       

      Pour le lecteur, cette mise en avant de l’image sur le texte donne le sentiment d’être immergé dans le quotidien des Khmers des temps anciens. Cette immersion est cependant largement factice et favorise ainsi mécaniquement chez le public la construction d’un « imaginaire angkorien » fort éloigné des sources qui permettent d’en rendre compte.

       

      Pour le comprendre, il suffit de souligner les deux grands risques dans ce processus de représentation iconographique :

       

      Le premier est la juxtaposition des tableaux qui déploie un visuel chronologique sur sept siècles (IXe-XVe siècles) entrecoupé d’instantanés de vie basées sur le seul XIIIe siècle, avec des anachronismes potentiels sur le décorum, les habits, sans compter les risques de figer les mécanismes de l’appareil du pouvoir angkorien : un exemple parmi d’autres, l’audience royale est-elle fonctionnelle au Xe siècle ? Et si l’on penche pour une hypothèse positive, le processus correspond-t-il au tableau de Fiévet ou, pour être plus précis, au récit de Tcheou Ta-kouan ?

       

      Pourtant, avec un tel dispositif iconographique, le lecteur-récepteur se fera à l’idée que c’est uniquement de cette manière que le souverain khmer tranche les litiges dans un Angkor devenu immuable.

       

      Ce qui nous amène au deuxième risque, avec une réflexion plus large sur le risque du « mirage iconographique ». Les interrogations et doutes inhérents au travail du chercheur qui sont transmis à travers l’écrit par l’énoncé d’hypothèses, l’usage du conditionnel ou encore l’acceptation du caractère fragmentaire et lacunaire de l’information, sont difficilement transposables dans une image, animée ou non. Peut-on en effet laisser « page blanche » des centimètres carrés de dessin, ou plus actuel, des zones sans pixel, dans un rendu final iconographique numérisé ? L’espace doit être nécessairement rempli, au prix de biais ou d’interprétations personnelles de la part du concepteur. À charge pour lui d’atténuer cette distorsion de la réalité historique en contextualisant l’image par un solide commentaire critique (écrit ou oral), en lien avec une période précise et les connaissances pluridisciplinaires afférentes. Il n’en reste pas moins que pour le lecteur grand public, la pente demeure forte de privilégier la « communication muette » de l’image au détriment de l’explication logique du « logos ».

       

      Cette pente est clairement encouragée dans l’article de Moore. Quelques photographies sont affichées sur une double-page, et chacun des textes accompagnant les images n’est que le reflet de ces images, au lieu de les corriger. Ce choix éditorial se reflète aussi dans le traitement du texte de fond qui se base pourtant sur le savoir historique et archéologique du moment. Sa lecture est en effet rendue laborieuse par le va-et-vient incessant que le lecteur doit opérer entre le texte et les images. On peut dire que le texte est phagocyté par l’image.

       

      Plus de cinq décennies après cette première expérience d’un visuel statique au service d’un récit de l’histoire angkorienne, on observe la multiplication de visuels animés dans le cadre de documentaires télévisuels, repris sur les réseaux internet. Aux spectateurs-internautes de garder en tête que la discipline historique appréhende le réel des sociétés anciennes que pour autant qu’elle peut l’approcher (sans jamais parvenir à l’atteindre complètement) au moyen d’un questionnement problématisé adressé à des sources, au risque, dans le cas contraire, via un raccourci visuel, d’ajouter une pièce supplémentaire dans la machine à jouer de « l’imaginaire angkorien ».

       

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      (1) C’est la 3ème publication sur Angkor depuis la création du magazine en 1888, émanation de la National Geographic Society fondée neuf mois plus tôt à Washington. Le 1er article consacré à Angkor est celui de Conner, Jacob E., «The forgotten ruins of Indo-China : the most profusely and richly carved group of buildings in the World », Vol. XXIII, n°3, mars 1912, pp. 209-272 ; le 2e article est celui de Casey, Robert J., « Four Faces of Siva: The Mystery of Angkor », vol. LIV, n° 3, septembre 1928, pp. 302-332. [Article accompagné par de superbes autochromes couleurs de Jules Gervais-Courtellemont.] 

      (2) À notre connaissance, aucune correspondance n’est rendue publique matérialisant les échanges entre d’une part les savants George Cœdès et Bernard Philippe Groslier et d’autre part l’équipe de la National Geographic. Un lien indirect a été découvert par Kent Davis, un éditeur américain qui a publié en anglais plusieurs romans de George Groslier, premier européen né sur le sol cambodgien, directeur de l'École des Arts cambodgiens et père de Bernard Philippe. Au cours de ses recherches sur George Groslier, il a pu exploiter en 2008 une partie des archives familiales conservées par sa fille Nicole qui résidait en Floride. Parmi ces documents, il a trouvé les photographies des peintures de Maurice Fiévet. Des photographies en couleur correspondantes à celles publiées dans l’article et qu’il a mises en ligne sur son site internet : https://www.devata.org. [N.B. : sa biographie de George Groslier intitulée : « Le Khmérophile :  The Art and Life of George Groslier » (pp.163-280) est intégrée dans une partie additionnelle de son édition en anglais de l’ouvrage de George Groslier, Cambodian Dancers - Ancient and Modern [Danseuses cambodgiennes, anciennes et modernes], Holmes Beach (Floride), DatAsia Inc., 2011, 396 p. Pour aller plus loin voir Abbe, Gabrielle, Le service des arts cambodgiens mis en place par Georges Groslier : genèse, histoire et postérité (1917-1945), Paris, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, Thèse de doctorat d’histoire, février 2018, 2 vol., 678 p.] 

      Les notions d'espace et de territoire et leurs usages dans les études khmères. Quelques éléments de définition |Suite et fin

      Le territoire : un produit du pouvoir

       

      Que l’épicentre ne maîtrise plus les cycles au sein desquels les dedans et les dehors s’articulent et c’est le chaos qui menace. Or, la capacité de l’épicentre à maîtriser l’espace – dans ses oppositions, ses discontinuités et ses complémentarités – est précisément ce qui permet de le territorialiser, c’est ce que l’on tire en particulier de l’analyse    des sources qui se rapportent aux royautés bouddhiques sud-est asiatiques [12]. À cet égard, les sources angkoriennes du XIIe siècle offrent un cas d’école qui nous permet de définir par l’exemple la notion de territoire.

       

      Au XIIe siècle, à travers plusieurs vagues de raids, conquêtes et annexions, la dynastie régnante – la dynastie dite « de Mahīdharapura » – dote le royaume angkorien du plus vaste territoire de son histoire (fig. 1). Ce territoire – quoiqu’on ne puisse en tracer les limites avec exactitude – a été défini par l’observation de l’étendue géographique de l’empreinte culturelle angkorienne, elle-même déterminée par la localisation des vestiges archéologiques identifiés comme khmers dans l’espace péninsulaire [13]. Parmi ces vestiges, la stèle de Say Fong (K. 368) – retrouvée non loin de l’actuelle Vientiane (Laos), à près de 700 km d’Angkor [14]  – constitue le témoin archéologique le plus septentrional de l’expansion du royaume.

       

      Si la localisation de cette stèle participe à la définition des limites spatiales du royaume, l’étude du texte met quant à elle en lumière les liens que cette périphérie entretient avec la capitale et au travers desquels la royauté bouddhique territorialise l’espace. Or, ces liens apparaissent redéfinis au XIIe siècle tandis que le centralisme de la capitale s’accroît et que les régions périphériques entrent dans un processus d’intégration territoriale régi notamment par la démultiplication de fondations religieuses régionales [15]. 

       

      La stèle de Say Fong est datée de 1186/1187 (1108 śaka), soit du règne de Jayavarman VII (1182/1183-ca. 1220). Elle enregistre la fondation d’un hôpital (sk. ārogyaśāla) et promulgue les détails de son fonctionnement. Le texte expose la grande compassion bouddhique du roi Jayavarman VII (st. X-XV) et désigne la population, a fortiori celle qui réside dans la région de Say Fong, comme autant de sujets du roi (sk. prajā, st. XVI). Cette population, conquise depuis relativement peu de temps, apparaît donc rapidement intégrée comme régnicole, en tous cas désignée comme telle. En outre, les règles de fonctionnement établies par le texte peuvent permettre de décrire comment cette fondation – pourtant située aux confins du royaume – est étroitement reliée à la capitale. Ces règles précisent en effet que l’administration de cette fondation provinciale est confiée au ministre (sk. mantrin) qui occupe le premier rang dans la ville royale (st. XLIV). Le culte y est assuré par un astrologue et deux officiants nommés, depuis la capitale, par le supérieur du temple-monastère de Ta Prohm (st. XXXVIII), dont la stèle de fondation fait par ailleurs état de la création de 102 hôpitaux « |répartis] entre les diverses provinces » [16]. L’inscription retrouvée à Say Fong et la stèle de fondation du temple de Ta Prohm stipulent de surcroît que les biens donnés à ces hôpitaux doivent être prélevés dans le trésor royal (K. 368 |Say Fong], st. XXVIII ; K. 273 |Ta Prohm], st. CXX), conservé dans la capitale. De ces textes, il ressort que l’hôpital de Say Fong s’inscrit dans une série de fondations répétitives installées localement à l’initiative du roi et dont le culte comme l’administration sont orchestrés depuis Angkor, plus spécifiquement depuis le sanctuaire de Ta Prohm – monastère de statut royal (il est désigné comme le Śrī Rājavihāra) –, sous l’égide de la royauté.

       

      Or, ce sont ces pratiques – qui structurent les rapports entre le centre et ses périphéries et donnent à voir la manière dont la royauté conçoit, en cette fin du XIIe siècle, la possession de l’espace – qui fondent le territoire. Ce dernier peut à cet égard être défini moins comme une étendue de terre aménagée présentant une certaine unité culturelle ou politique (ce que dessine la cartographie des vestiges khmers dans l’espace péninsulaire), que comme un lieu construit par les différents réseaux qui le parcourent et polarisé par des nœuds qui concentrent les interactions sociales. Autrement dit, les régions – à l’instar de Say Fong – dans lesquelles la royauté engage une activité de fondation s’entendent non seulement comme des espaces culturellement angkoriens, ou dominés par Angkor, mais comme autant de territoires façonnés, produits, organisés et administrés par la capitale khmère et les réseaux commandés par la royauté. À l’épicentre, le roi qui investit les périphéries depuis la capitale en s’appuyant sur un réseau de fondations régionales apparaît alors comme le garant par excellence de la cohésion de ce territoire dont l’espace est agrandi.Le territoire procède à cet égard à la fois de l’appropriation singulière de l’espace et sa mise en ordre par un groupe donné et de la manière dont il est mis en discours par ce même groupe.

       

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      (12) Sur cette idée de la capacité d’un épicentre (bouddhique) à maîtriser l’espace (ou les mondes) voir notamment Tambiah, S. J., World Conqueror & World Renouncer. A Study of Buddhism and Polity in Thailand against a Historical Background, Cambridge, Cambridge University Press, 1976, pp. 90, 102-131 ; Mikaelian, Grégory, « Le souverain des Kambujā, ses neveux jöraï, ses dépendants kuoy et pear. Un aperçu de la double légitimation du pouvoir dans le Cambodge du XVIIe siècle », Péninsule, vol. 71, 2015 (2), pp. 35-76.

      (13) Ces travaux de cartographie archéologique ont conduit à caractériser l’espace angkorien comme « a low-density urban complex » et à le définir comme « a cumulative  settlement palimpsest, with an organic and polynuclear forma rising from social and environmental processes operating over more than half a millenium » (Evans, Damian et alii, « A comprehensive archaeological map […] », art. cit.).

      (14) Sur la découverte de cette stèle voir : Maspero, Georges, « Say-Fong, une ville morte », BEFEO,  t. 3, 1903, pp. 3-4. Le texte est édité et traduit dans Finot, Louis, « Notes d’épigraphie II. L’inscription sanskrite de Say-fong », BEFEO, t. 3, 1903, pp. 18-33.

      (15) Voir Bourdonneau, Éric, « Angkor, le siècle de la démesure », Le Monde Histoire & Civilisations, n° 1, 2014, p. 70.

      (16) K. 273, face D, st. CXVII ; 1108 śaka (1186/1187) ; Cœdès, George, « La stèle de Ta-Prohm », BEFEO  t. 6, 1906, pp. 44-86. Id., « Études cambodgiennes XXXIV. — Les hôpitaux de Jayavarman VII », BEFEO, t. 40, 1940, p. 347. Une quinzaine d’édits similaires à celui de la stèle de Say Fong, datés de 1103 ou 1108 śaka, ont été retrouvés.

      SOURCES &   DOCUMENTS

      (Re)découvrir Nokor khmer, éphémère mais ambitieuse revue de diffusion des connaissances du monde khmer. Partie II.

      Dans la continuité de la ligne éditoriale du n° 25 du BAEFEK (à consulter), le n° 26 met à la disposition de nos internautes deux   articles extraits du n° 2 de la revue cambodgienne en langue française et dirigée par Charles Meyer, Nokor khmer  ( un n° 2  synonyme de dernier numéro car paraissant durant le 1° trimestre 1970, soit quelques temps avant la chute du régime du prince Sihanouk).

      Le premier article est rédigé par Jean Boulbet, membre de l'École française d'Extrême-Orient.

       

      Il suffit de lire la préface de l'article rédigée par Jean Filliozat, pour souligner le travail pionnier de l'ethnologue français sur la région du Phnom Kulen, château d'eau au nord-est d'Angkor et espace originel de la civilisation angkorienne.

       

      [ Préface : Sur le Phnom Kulen, la « Montagne aux letchis », que les anciennes inscriptions sanscrites appellent la « Montagne de Mahendra », a été solennellement et rituellement établi en 802, par Jayavaman II, le Kamrateng jagat ta râja, le « Seigneur du Monde qui est Roi », ainsi qu’il est nommé dans les inscriptions khmères. Ce Seigneur du Monde est, en sanscrit, le Devarajâ, le « roi des dieux », et nous savons aujourd’hui qu’il s’agit de Siva, roi des dieux Vishnu, Brahma et Indra, comme de l’Univers,  siègeant précisément sur la montagne de Mahendra et dont le symbole est le linga.

       

      Les temples anciens où l’Etre suprême était adoré sous la forme du linga abondent par tout le territoire khmer. Mais, au Phnom Kulen, la grande rivière qui surgit et descend de la montagne pour irriguer la plaine de Siemreap et d’Angkor a eu son lit de roche sculpté d’une multitude de linga qu’ondoient perpétuellement son cours permanent.

       

      On connaissait depuis nombre d’années ce lit de rivière jadis aménagé en lieu de culte et de bain sacré. On ignorait qu’il y en avait un autre dans la rivière qui, partant de la montagne de l’Ouest du massif des Kulen, vient joindre la première et contribuer aussi à l’irrigation d’Angkor. Mais un ermite bouddhiste du Cambodge le savait, qui avait là fait retraite, pratiqué la méditation et conçu une interprétation religieuse de l’immense œuvre de pierre que les anciens avaient laissée. Le Krû Tep Mei a communiqué sa connaissance et son interprétation à M. Jean Boulbet, membre de l’École française d’Extrême-Orient, qui aim et veut comprendre le pays et le peuple khmers. Le site prestigieux est maintenant retrouvé. ]

       

      Boulbet, Jean, « Kbal Spean, la rivière des mille linga », Nokor khmer, n° 2, 1970, pp. 3-17.

       

      Le deuxième article, rédigé par Charles Meyer, est consacré à l'histoire de la capitale du Cambodge, Phnom Penh.

       

      Meyer, Charles, « Phnom-Penh, à la recherche d'un passé », Nokor khmer, n° 2, 1970, pp. 26-45.

       

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